1er prix juniors : ''Ronds de sorcières'' de Mlle Clara NIZZOLI - 13 ans.
Le garçon s’approcha des champignons, et se baissa pour tenter d’en déterminer le type. Il n’en avait jamais vu de tels auparavant.
C’était pourtant un spécialiste en la matière. Il était l’un des rares à n’avoir pas peur de ces végétaux, considérés comme maléfiques. En y pensant il haussa les épaules et sourit négligemment.
Les champignons, n’avaient rien de remarquable à eux seuls, mais ce qui intriguait surtout Bernez, c’était leur disposition. Ils formaient un gigantesque cercle, autour d’un vieux chêne. Prudent, il décida d’en rester là et rentra chez lui.
Bernez cherchait des champignons depuis l’âge de cinq ans, initié par son père. Il avait seize ans, à présent, et son géniteur l’avait quitté l’année dernière, lui laissant pour tout héritage un énorme livre sur son sujet favori, un second sur la sorcellerie, un pavé qui parlait de la chasse, et une vieille cabane qui moisissait.
L’adolescent poussa la porte qui s’ouvrit en grinçant et se laissa tomber sur son lit. La journée avait été longue. Il réprima un bâillement et s’endormit aussitôt. Son sommeil fut peuplé de créatures imaginaires qui tentaient de l’empoisonner avec des champignons, de sorcières ricanant, d’images d’un passé oublié.
Bernez s’éveilla en sueur. Il resta quelques instants, assis sur son lit, désorienté, puis se leva en chancelant. Il attrapa le gros volume sur les champignons et le posa sur la table pour l’étudier à loisirs. Tandis qu’il croquait allègrement dans une pomme, le garçon tourna les pages jaunies par le temps, promenant son doigt sur les lignes en partie effacées. Les étranges champignons rencontrés la veille n’étaient évoqués nulle part. Il décida d’oublier le livre, pour la première fois dans sa quête de champignons.
Bernez marchait sur le petit chemin de terre, qui s’enfonçait dans la forêt, poursuivit par son ombre, qui le faisait paraître encore plus grand et plus mince qu’il ne l’était. Il cheminait ainsi, gaiement, sifflotant une rengaine populaire, quand le soleil se voila. Le jour succéda à la nuit et le vacarme au silence. Même les oiseaux les plus bruyants s’étaient tus, même le vent, le vent si tenace avait cessé de souffler.
Bernez observait, affolé, ce changement.
Inconsciemment, il était arrivé au vieux chêne. Le garçon ne s’en aperçut pas, obnubilé par la disparition brutale de l’astre solaire, et mit un pied à l’intérieur du cercle des champignons.
Ses yeux bleu marine fixaient le ciel, s’attendant à une quelconque malédiction. Il n’avait pourtant jamais été dupe à ces croyances populaires. Lorsqu’on lui racontait qu’un jour, il avait fait nuit, et qu’un alchimiste avait prédit que ça se reproduirait, il riait. Quand les vieux du village murmuraient, que ce phénomène résultait de la colère de Dieu, il en avait pitié. Quand on le mettait en garde contre les champignons, l’assurant qu’en cueillir constituait un sacrilège et que son père y avait succombé, il haussait les épaules ; Bernez savait pertinemment qu’il n’y avait rien de magique à la mort de son père, mais une simple intoxication alimentaire. « Ton arrogance t’en coûtera ! » lui soufflait-on, suivi d’un : « on ne doit pas provoquer les créatures magiques ! ».
Mais aujourd’hui, il aurait voulu croire n’importe quoi, pourvu que le jour réapparaisse.
Bernez tomba et se rattrapa de justesse au vieux chêne. Brusquement, une vive lumière émana des champignons, autour de l’arbre, tandis que le ciel restait obscur.
Reprenant ses esprits, l’adolescent se précipita hors du rond de champignons, qui lui opposa une étonnante résistance. Il retomba au sol, frappant, incrédule, le rideau de lumière.
Une larme perla dans son œil terrifié. Il s’assit contre le tronc de l’arbre centenaire et attendit. Il attendit comme on attendrait la fin d’une averse ou le début de l’été.
Des souvenirs défilèrent dans sa mémoire, l’assaillant de toutes parts, tels des fauves affamés. Bernez croyait assister à une scène apocalyptique. Il mourrait sans connaître la nature des champignons qui l’encerclaient. Un homme trapu, dont le visage disparaissait sous une énorme barbe, trottait dans sa tête. L’image floue d’une jeune femme, y faisait également intrusion. L’image d’une femme inconnue, à la chevelure d’or, vestige d’un passé mystérieux. Unique souvenir maternel. Il ferma les yeux, embués de larmes.
Les champignons se rapprochaient. Bernez devenait peu à peu claustrophobe. Les végétaux allaient-ils l’écraser ? Sa passion le tuerait-il ?
« on ne doit pas provoquer les créatures magiques ! ». Ces paroles revenaient à sa mémoire à la manière d’un boomerang.
Il n’avait maintenant plus moyen de bouger sans toucher la lueur, de plus en plus intense.
Soudain, tout s’arrêta. Le ciel n’était plus noir. Peut-être parce qu’il n’était plus. Les champignons, aussi, s’étaient volatilisés, et avec eux leur faisceau lumineux ; Il ne restait du vieux chêne que sa racine.
Bernez poussa un ultime cri et un silence terrifiant s’instaura.
Une longue chevelure d’argent effleura le visage amorphe du garçon. Son corps inerte fut déposé sur un tapis usé.
Plusieurs minutes s’écoulèrent avant que Bernez n’ouvre un œil. Il massa ses côtes endolories en s’étirant de son mieux.
Alertée par le bruit, la femme s’approcha de lui, constatant d’un ton doux, mais ferme :
- Ha… Tu es réveillé !
Le garçon osa une questions des plus banales :
- Qui… qui êtes vous ?
La voix de l’inconnue se fit éthérée et mystique quand elle murmura :
- On ne sait pas…
- Qui ça « on » ?
- Personne ne sait qui je suis…
- Mais… vous ne pouvez pas me le dire alors ?
- Non ! Petit imbécile ! Puisque je l’ignore moi même !
Instant de silence.
- Alors… Qu’est ce que je fais ici ?
- En voilà une question intéressante !
Elle hésita :
- De quoi te souviens tu ?
- Le ciel s’est obscurci, les champignons diffusaient de la lumière ; ils se sont rapprochés de moi.
- Vraiment ? grinça-t-elle
Bernez hocha la tête.
La femme cracha négligemment au sol.
- Mon cher Bernez, je suis très impressionnée par ta culture et ton courage ; sache le.
Elle marqua une pause et reprit :
- Mais je suis, avant tout, vouée à faire le mal…
Elle laissa sa phrase en suspens , guettant le moindre signe chez l’adolescent, qui ne sourcilla pas.
- Je suis… Je suis… Je suis une sorcière, avoua-t-elle dans un souffle
Là encore, aucun effet sur son interlocuteur.
- Mon enfant, je puis tout vous révéler, car j’ai la certitude que vous ne toucherez mot de ce discours à personne… j’y veillerai personnellement…
Les champignons qui se sont trouvés sur ton chemin sont des mycéliums, communément appelés ronds de sorcière ou cercle de fée. Ces champignons, vénéneux, délimitent une zone de rituel de sorcières. Nous ne les délaissons que les soirs de pleine lune, dont l’intensité nous perturbe.
- Mais… l’interrompit Bernez
- Oui, oui, je sais ! tout manuel de sorcellerie prétend le contraire, mais n’écoutes pas les ignorants… Continuons ! Où en étais-je ?
Silence.
- Ha ! Oui ! Donc ce soir, ou même dans la journée —aujourd’hui, c’est spécial—, nous nous réunissons dans les rond de sorcière, dispersés partout dans le monde.
Bernez écoutait posément, très calme.
- Tu ne peux pas gâcher ce jour, Bernez ! Le jour où l’astre lunaire domine l’astre solaire ! Cet événement est si rare ! Malgré notre longévité, peu de générations peuvent y assister. Pour nous, sorcières, c’est une puissance inespérée !
Elle se tut puis haussa le ton :
- Bernez ! Je te tuerais si je le pouvais ! Hélas, je dois attendre la fin de l’éclipse…
- Pourquoi ? s’enquit Bernez, tout à fait décontracté
- Tuer pendant le temps du rituel est contraire au règlement des sorcières ! Je te laisse, jeune ignorant ! J’ai à faire, moi !
L’enfant n’était nullement impressionné par ladite sorcière. Il l’avait vue s’élever dans les airs et disparaître sans émoi aucun.
Il était encore plus rassuré dans la caverne assombrie que dehors, dans l’inconnu.
Une vague de fierté l’envahit soudain : il savait.
Dehors, la nuit régnait toujours. La sorcière sortit de la Terre dans un tourbillon d’air et siffla. Aussitôt ses congénères accoururent et un mystérieux rituel s’entama dans le « rond de sorcière ».
La lumière des champignons s’était changée en une flamme immense, sans fumée, et que les sorcières traversaient aisément. Quiconque les aurait entrevues en serait mort sur le coup.
Les femmes lançaient des couteaux de feu dans tout le cercle, s’atteignant parfois entre elles, ce qui les dérangeait peu, car chaque mort renforçait leurs pouvoirs personnels. Au centre du cercle, une gigantesque aiguille tournait, faisceau lumineux rouge, broyant les sorcières qui se trouvaient sur sa trajectoire.
Soudain, l’aiguille s’arrêta, perdant peu à peu de son intensité, avant de disparaître totalement. Les sorcières se tinrent alors par la main, de sorte à former un cercle, psalmodiant des incantations. Une poussière noire tomba alors, recouvrant femmes et champignons. Elles restèrent immobiles pendant quelques minutes, puis se volatilisèrent une à une.
De l’autre côté du globe, des petites fées courraient joyeusement, dans un cercle de champignons, à l’abri des regards curieux, une poudre d’or se déversant du ciel. Le soleil reflétait joliment sur leurs petites ailes argentées.
Elles se dispersèrent ensuite, pour, comme le veut leur coutume, venir en aide aux Hommes.
Bernez attendait toujours, adossé à une pierre froide et inconfortable, se renfrognant de seconde en seconde, quand une ombre se découpa sur la paroi de la grotte. Une minuscule silhouette ailée se posa sur l’épaule du jeune homme. Elle appliqua un doigt sur sa bouche, se penchant sur son oreille pour chuchoter :
- Garde espoir !
Le saupoudrant de poussière dorée, elle s’éclipsa jovialement.
Bernez ébaucha un sourire.
La sorcière revint. Sans avoir l’air de s’occuper du jeune garçon, elle fouilla entre ses divers manuels de magie noire. Elle poussa soudain un cri de satisfaction. Elle tenait dans sa main une page froissée qu’elle montra à Bernez.
« Mycéliums, lut il, champignons vénéneux… traditionnellement associés aux sorcières pour… »
A la fin de la feuille, un numéro de page : 17.
Bernez resta songeur et s’exclama :
- Elle vient du livre de mon père ! La 17 ! Elle y a été arraché !
- Quelle pertinence… C’est moi, qui l’ai arraché, mais à ton père, je lui ai également arraché autre chose…
La sorcière souriait diaboliquement :
- Sa vie ! glissa-t-elle
Ce mot résonna douloureusement dans les oreilles de Bernez, avec une intonation froide, tel un reptile qui se serait glissé dans ses entrailles…
- Nooooon ! hurla-t-il, ASSASSINE ! CRIMINELLE !
Il voulut bouger, mais la sorcière le retient, d’un simple mouvement, calmant ses ardeurs avec une force incroyable.
- Ton père a été trop curieux. Comme toi, il s’est aventuré, —je crois que c’était l’année dernière— près de ce lieu sacré. Il lui en a coûté la vie. C’est devenu une malédiction familiale. Tu subiras le même sort que lui. Avant que le tue de sang froid, il a écrit quelques vers qu’il voulait que je te remette. Je cherchais l’occasion de le faire depuis longtemps. Tiens, les voici…
Et d’un ton ironique :
- Respectons sa dernière volonté…
Bernez, j’avais tort,
Je ne croyais en rien,
Je me croyais fort,
Je mourrai avant demain,
Ne t’enfonce pas dans ta passion,
Ouvre ton esprit,
Fais attention aux champignons,
Ecoute ce que disent tes amis…
Bernez mouilla la feuille d’une larme.
Puis tout s’évapora…
Le garçon était au sol, au milieu de la clairière. Le jour était revenu. Le soleil brillait de mille feux. Il se remémora ses aventures. Dans sa poche, restait la feuille sur les mycéliums. Il écrivit maladroitement un message, dont on a pu lire qu’ « attention » et marcha jusqu’au « rond de sorcière ».
Il cueillit un mycélium et y croqua une bouchée.
2ème prix adultes : ''Comme par magie'' de Mr François COSSID (Nogent sur Marne)
L’inspecteur Franck Chenoy visionna une nouvelle fois la séquence vidéo enregistrée dans la banque. Depuis l’aube, il s’acharnait sur son unique indice, un halo lumineux capté un court instant par une caméra de surveillance. Pour remarquer ce détail, le policier avait analysé des heures de vidéo grise et anonyme dans le poste de sécurité du Crédit Français. Se reflétant sur la paroi métallique de la salle des coffres, une silhouette diaphane paraissait tendre une main vers la caméra, tandis que l’autre disparaissait dans un coffre encore fermé. Les traits du visage noyés dans le halo n’étaient pas reconnaissables. L’inconnu portait un long manteau ample. L’artefact vidéo n’était visible qu’une fraction de seconde. En jouant sur le contraste et la luminosité de l’image, il parvint à dégager les contours d’un visage.
Début janvier, plusieurs clients affolés signalèrent la disparition d’espèces ou de biens précieux de leur coffre. Les plaintes s’accumulèrent rapidement. La Direction du Crédit Français sollicita les services de Police. Aucun signe d’intrusion, aucune porte forcée. On imagina d’abord que des employés indélicats avaient commis les vols ou bien encore que les clients avaient délibérément menti. Après plusieurs dizaines d’interrogatoires, il fallut se rendre à l’évidence. Un ou plusieurs inconnus étaient parvenus à dérober le contenu des coffres et à disparaître sans laisser de trace, comme par magie. Les yeux rougis, les mains crispées sur son clavier, l’inspecteur consacra de longues minutes pour obtenir une image exploitable par le programme de morphométrie. A l’aide du stylo optique, il pointa avec minutie les contours du visage. Il déclencha enfin la fonction d’identification avec le secret espoir qu’un nom surgirait des milliers de portraits enregistrés dans la base de données.
Chenoy grignotait une barre chocolatée, son seul repas de la journée, en relisant une fois de plus les plaintes des clients. Moins d’une heure après le début de la recherche, un message apparut sur l’écran. A sa grande surprise, le programme affichait la photo d’un homme âgé. Un mélange de sagesse et sévérité émanait de ses immenses yeux bleus. Son sourire indéfinissable paraissait narguer le photographe. L’inspecteur lut le nom inscrit sous la photographie. Philippe de Montalembert, aussi connu sous le nom de scène de « Phenicius ». Il manqua de renverser son gobelet de café froid en parcourant la fiche d’information. Il était noté en toutes lettres, profession actuelle : illusionniste. Accusé à plusieurs reprises d’escroqueries sans qu’aucune poursuite ne puisse aboutir, il avait fini par être condamné pour une altercation musclée avec un producteur de spectacles. A présent, Chenoy se souvenait de lui. Cet homme s’était fait connaître dans les années quatre-vingt et passait régulièrement à la télévision. Impliqué dans des affaires d’argent, il avait disparu après avoir été arrêté pour coups et blessures sur Max Lavois, le célèbre producteur de shows télévisuels. Qu’est-ce que ce saltimbanque vient faire dans mon enquête ? s’interrogea-t-il en recherchant sa dernière adresse connue.
L’inspecteur jeta un coup d’œil à sa montre en ce début d’après-midi. Il avait promis d’accompagner son fils au cinéma dans la soirée. Les occasions de se retrouver seul avec lui étaient rares depuis son divorce. A plusieurs reprises, il avait dû reporter ces rendez-vous à cause du boulot. N’ayant aucune autre piste, il décida de rendre visite à ce « Phenicius ». Dans la voiture qui le menait dans l’est de la région parisienne, Patrick Chenoy répétait mentalement ce qu’il dirait à cet homme. Sa démarche lui paraissait totalement absurde mais son sixième sens le poussait à y aller. Ce type semblait entretenir le mystère autour de lui. L’ordinateur ne conservait aucune trace de date et de lieu de naissance. Il avait exercé de nombreux métiers, tous liés à l’étrange ou au surnaturel. Médium, voyant, illusionniste ou encore guérisseur. A plusieurs reprises, il s’était retrouvé confronté à la justice. A chaque fois, il avait pu s’y soustraire et reprendre une nouvelle activité. Le plan de banlieue calé sur les genoux, Chenoy conduisait en espérant ne manquer aucun panneau. Une petite pluie fine et glacée lui compliquait la tache en détrempant un paysage déjà bien morose. Le policier soupira en se demandant à quelle heure il allait revenir sur Paris. Il stoppa son véhicule sur le bas côté, le long d’un ancien mur de pierres couvert de mousse. Un imposant portail en fer forgé isolait la grande propriété de la route départementale qui serpentait au milieu des champs. Surpris de se retrouver aussi vite en rase campagne, il fixa son compteur. Il avait parcouru une cinquantaine de kilomètres. Il coupa le contact, enfila sa parka et vérifia son arme. Il sortit en frissonnant. Le vent glacial faisait voler les feuilles mortes mais l’immense pelouse était étonnement propre et bien entretenue. Il s’approcha d’un des piliers pour chercher un interphone. Le lourd portail s’ouvrit de lui-même en émettant de sinistres grincements métalliques. Le policier remonta rapidement dans son véhicule.
La Renault tressauta sur les graviers du chemin qui menait à la propriété. De petites silhouettes voûtées taillaient les fines allées géométriques d’un jardin à la française. De larges capelines les protégeaient de la pluie et dissimulaient leur visage les faisant ressembler à une armée de lutins ou de farfadets. Chenoy se gara devant le porche et sortit en levant les yeux. Il eut un mouvement de recul. De la route, il avait cru deviner une grande maison cossue, il découvrait à présent un véritable château. Deux tours massives s’élançaient vers le ciel plombé, les murs imposants présentaient de petites fenêtres qui confortaient l’impression de gigantisme de la battisse. Sur le perron apparut un homme à l’allure étrange. D’immenses yeux bleus illuminaient un visage terne et ridé, dissimulé sous de longs cheveux et une grande barbe grise. Il portait une robe de chambre défraîchie. Sa voix puissante surprit l’inspecteur.
- Que venez-vous faire chez moi à cette heure ? demanda froidement Philippe de Montalembert sans même saluer son visiteur.
- Inspecteur Chenoy, j’ai quelques questions à vous poser, répondit-il en exhibant sa carte officielle.
- Je m’en doutais… J’imagine que je suis obligé de vous recevoir !
- Cela facilitera les choses…
- Hé bien entrez, Inspecteur, conclut-il en lui faisant signe d’avancer.
Cet homme le mettait mal à l’aise. Il se complaisait à l’évidence dans son rôle de vieux châtelain un tantinet excentrique. Il en rajoutait en modulant sa voix grave et en employant une gestuelle exagérée. Ses yeux luisaient, semblant vouloir percer ses propres pensées. Chenoy se surprit à éviter son regard. Le hall recouvert de marbre était éclairé par un immense lustre qui projetait des ombres énigmatiques sur les tableaux accrochés aux murs. Un serviteur, la tête dissimulée sous une large capuche, le débarrassa en silence de son manteau et se retira aussi vite qu’il était apparu. Un court instant, il crut deviner de longues griffes au bout de ses doigts effilés mais pensa que son esprit lui jouait un tour. L’ambiance médiévale qui émanait de cet endroit était propice à ce genre de confusion visuelle.
Son hôte le guida vers un petit salon et l’invita à s’asseoir dans un fauteuil de style louis XVI. Le velours rouge sentait l’humidité. Un maigre feu de bois peinait à réchauffer la pièce aux murs de plus d’un mètre d’épaisseur. Dans le fond, une bibliothèque contenait de longues rangées de livres aux titres incompréhensibles pour la plupart.
- Je suis navré de vous déranger en fin d’après-midi, commença l’inspecteur, je souhaiterais simplement vérifier avec vous votre emploi du temps…
- Vous me semblez bien tendu, coupa le vieil homme qui observait les mains crispées de son visiteur sur les accoudoirs, une attitude étrange pour un policier.
Ce dernier ne releva pas la remarque et rentra directement dans le vif du sujet pour reprendre le contrôle de la discussion.
- Vous êtes actuellement sans emploi. Que faisiez-vous dans la nuit du 14 au 15 janvier dernier ?
- Savez-vous qui je suis ? demanda Philippe de Montalembert.
- Répondez à ma question, je vous prie ! Je sais qui vous êtes, insista fermement le policier.
- Vous ne savez rien... cependant, vous êtes venu à moi bien vite… Comment avez-vous procédé ?
- Je suis un officier de police assermenté. Je vous prie de répondre sinon…
Le vieil homme se redressa d’un bond et éclata de rire.
- Pauvre innocent… crois-tu pouvoir me menacer ?
- Je ne vous le répéterai pas une nouvelle fois, Monsieur. Répondez à mes questions ou vous allez devoir me suivre au commissariat ! Cessez de jouer ce rôle ridicule de vieux magicien avec moi !
Le visage du vieil homme se ferma et Chenoy sut d’instinct qu’il aurait mieux fait de garder pour lui cette remarque désobligeante. La réaction fut immédiate. De Montalembert tendit son bras vers l’inspecteur, immobilisa sa main ouverte à quelques centimètres de son visage et psalmodia quelques mots de latin. Une violente décharge électrique transperça le crâne du policier et irradia son épine dorsale, paralysant un à un tous ses muscles. Son carnet et son stylo lui échappèrent des mains. Il tenta de se saisir de son arme mais ne parvint plus à bouger d’un millimètre, ni même à prononcer un seul mot. Paniqué, il sentait son cœur tambouriner dans sa poitrine, un filet de bave dégoulinait de sa bouche crispée dans un rictus de douleur. De Montalembert approcha son visage du sien. Son regard empli de colère se plongea dans ses yeux affolés. Chenoy aurait voulu crier. Il en fut totalement incapable.
- Bien !... Tu vas enfin pouvoir m’écouter. Je devine que ton enquête sur ce vol à la banque t’a conduit jusqu’à moi. Tu me prends pour un vieil illusionniste, un homme de scène de ton époque ! Sais-tu seulement quand je suis né et ce que j’ai vécu ? Crois-tu que quelqu’un comme toi peut me porter atteinte ou même prétendre me menacer !
Philippe de Montalembert se redressa, défit lentement la ceinture de sa robe de chambre et la laissa glisser sur le parquet vermoulu. Il portait en dessous une longue cape qui termina de se dérouler sur le sol. D’un geste ample, il ajusta sur ses épaules le lourd tissu sur lequel brillaient des symboles cabalistiques brodés de fil d’or.
- Je suis né en 1265 dans le jeune Royaume de France et ai porté plusieurs noms. J’ai traversé les siècles, les guerres, l’Histoire… et tu oses me traiter de magicien ridicule ! J’ai combattu auprès des plus grands rois ! Tu es bien innocent pour venir à moi seul et armé de ton pitoyable révolver. (Chenoy aurait voulu lui dire de cesser ce tour, d’arrêter de débiter toutes ces élucubrations et de le libérer mais il restait pétrifié.) Je lis dans ton regard l’incrédulité et la peur. Ton époque s’habitue à l’illusion, aux images truquées fabriquées par ordinateur… Laisse-moi te montrer qui je suis réellement et comprendre quelle folie t’a amené à me défier !
Le vieil homme marmonna rapidement quelques mots et la paralysie musculaire cessa aussitôt. Chenoy se ressaisit pour bondir sur le magicien. Ce dernier le repoussa d’un simple geste de la main sans même l’effleurer. Le choc invisible fut d’une telle violence que l’inspecteur décolla du sol et entama un vol plané vers la bibliothèque. Son regard se brouilla, les murs basculèrent et se désagrégèrent dans un éclair lumineux. De Montalemebert leva les bras en psalmodiant des incantations dans une langue inconnue et Chenoy retomba lourdement dans de longues herbes humides. Il se remit péniblement debout en titubant. La pièce, la demeure, le magicien… tout s’était volatilisé. Il voulut se saisir de son arme mais elle n’était plus accrochée à sa ceinture. Il était vêtu d’un pantalon et d’un haut-le-corps en peau retournée. Il portait des cuissardes et des gants maculés de sang séché. Un Casque rouillé emprisonnait sa tête et le blessait dans la nuque. Il puait atrocement. Il tenait dans sa main calleuse une hallebarde. Un homme sur sa droite s’adressa à lui en vieux français. Les mots prirent un sens immédiat bien qu’il n’ait jamais étudié de langues anciennes.
- N’ai crainte, Il viendra et nous entrerons dans cette ville maudite! Il possède une grande magie… Sans lui, nous nous ferions tous massacrer avant la tombée du jour !
Une clameur monta parmi les hommes qui entouraient Chenoy. Il manqua de défaillir lorsqu’il réalisa qu’il se trouvait au milieu d’une armée de soldats et de paysans en armes. Une ville fortifiée se dressait devant lui à une distance qui les mettait hors de portée des flèches et autres projectiles que les assiégés se préparaient à leur lancer.
- Il viendra ! Le baron nous l’a promis... Ce soir tu dormiras dans la couche d’un des soldats qui nous narguent sur les remparts…
- Tu boiras son vin et tu t’amuseras avec sa femme ! ajouta un autre paysan en riant bruyamment.
Chenoy voulut hurler, affirmer qu’il n’avait rien à faire ici, demander que cette illusion cesse immédiatement. Cela semblait si réel. L’odeur du cuir, de la sueur emplissait l’air, lui donnant la nausée. Une brise chargée d’embruns faisait flotter les étendards colorés des différents seigneurs. Les croassements des corbeaux se perdaient dans le lointain. Il tombait un léger crachin qui lui glaçait les os. Les soldats s’écartèrent pour laisser passer un homme à fière allure. Il les surpassait tous d’une tête et était vêtu d’un long manteau bleu couvert de symboles dorés. Il dépassa les premiers rangs sous les cris des fantassins. A ces côtés, un cavalier, portant une armure étincelante, fit halte et brandit fièrement son épée. Il salua le magicien qui continua seul vers le château. Les assiégés vociférèrent de plus belle. Une volée de projectiles décolla des remparts et se brisa sur une invisible protection. Des soldats se signèrent et d’autres hurlèrent de joie. A chaque pas, la silhouette du sorcier semblait grandir. Ses jambes et ses bras s’allongeaient. De gigantesques crocs jaillirent de sa bouche grande ouverte. Les hommes martelaient leurs boucliers avec leurs armes lorsque qu’apparurent des ailes noires et que des écailles se formèrent sur la peau du dragon. L’animal décolla en crachant des flammes, déclenchant des cris d’effroi depuis les remparts. Dans quelques minutes, les défenses céderaient et l’armée des assaillants déferlerait dans la cité pour piller et violer.
L’inspecteur n’arrivait plus à respirer. Il desserra le lacet qui maintenait son casque et se sentit tomber en arrière. Il bascula et s’écrasa à sa grande surprise contre la bibliothèque. Le vieux meuble oscilla et quelques gros livres poussiéreux lui dégringolèrent dessus.
- Comprends-tu enfin qui je suis ?... J’étais le plus puissant des Magiciens. Grâce à moi, nombre de victoires ont été remportées en un jour alors qu’un mois n’y aurait pas suffi ! tonna Philippe de Montalembert.
- Pourquoi la banque ? bredouilla Chenoy en tentant de se relever.
- Parce que je ne suis plus rien dans cette maudite époque. L’illusion est partout et le pouvoir politique n’a plus besoin d’homme comme moi. Il me faut cependant vivre et entretenir mes domaines… Les richesses ne sont plus au coeur des forteresses mais dans des coffres-forts. Il est bien plus facile d’y entrer car peu d’individus les défendent. Je me suis prêté à ces spectacles de magie pour gagner de l’argent mais je pervertissais mon art… Que peux-tu y comprendre, toi qui doute encore de mes pouvoirs !
Un gobelin s’approcha en relevant sa capuche. Ses yeux jaunes fixaient le policier avec amusement. Un frisson d’effroi le glaça lorsque la main griffue le saisit par le poignet pour l’aider à se remettre sur pied. Il tenait toujours le lacet qu’il ne quittait plus des yeux..
- Comment es-tu remonté à moi si vite ? demanda le Magicien.
- Les caméras, rétorqua-t-il en se sachant obligé de répondre. J’imagine que vous pouvez vous rendre invisible… cela produit de temps en temps un halo lumineux. L’objectif électronique l’a enregistré avant que vous ne preniez le contrôle du système de surveillance.
Le vieil homme éclata de rire.
- La technologie progresse chaque jour davantage… A croire que vous devenez de véritables magiciens ! Bien…Je ferais attention à ce détail la prochaine fois.
Il appliqua sa main sur le front en sueur du policier. Ce dernier se cambra et perdit connaissance dans les bras du gobelin.
Chenoy s’éveilla en sursaut. Affalé sur son clavier, il s’était endormi. La nuit enveloppait déjà la Capitale. Les réverbères laissaient entrevoir la pluie drue et glacée au dehors. Une odeur piquante flottait dans la pièce et il s’essuya le nez avec le revers de la main. Il regarda l’heure. Il était presque vingt et une heures. Il jura en se frottant les yeux et constata avec surprise qu’il avait les pieds trempés. Il fixa l’écran encore allumé. Le halo lumineux avait été provoqué par le clignotement d’un néon avant qu’il ne grille. C’était parfaitement visible sur la séquence vidéo qui tournait en boucle. Le policier repoussa le siège et se mit debout. Il se sentait groggy et désorienté. Il passa sa main dans sa chevelure ébouriffée et laissa échapper une lanière de cuir coincée entre ses doigts. Il se figea et eut une étrange impression de déjà vu. Il ramassa le lacet, vérifia ses chaussures et jeta négligemment le bout de cuir à la poubelle. Il regarda l’heure affichée sur l’écran. Il avait promis d’emmener son fils au cinéma !
L’inspecteur traversa Paris en trombe, gyrophare sur le toit et se gara sur le trottoir devant le cinéma. Il claqua la portière et leva les yeux. On projetait un film de Fantasy, sur l’affiche étaient représentés un guerrier, des Hobbits et un magicien. Interloqué, il fixa un long moment l’homme âgé, à la longue barbe grise, vêtu d’une large cape, sans réellement savoir pourquoi. Il secoua la tête, fourra les clefs dans sa poche et courut vers la longue file d’attente.
3ème prix adultes : ''Le chant des banshies'' de Mr Raphaël ROBICHON (Rouen).
Tenir, ne pas lâcher cette fichue poignée !
J’étais certain de l’avoir entendu, ce cygne au loin… Et j’ai bien vu ce corbeau à l’entrée de la ville, à la lumière des phares. Un corbeau, un vrai, pas une foutue corneille, son bec était gris à la base et ses yeux plus noirs que la nuit. Je les ai alors « bassiné » sur la symbolique des animaux psychopompes, et sur le chant du cygne, j’ai fini par glisser sur la mort de Socrate, et ils m’ont demandé de me taire. Je pense qu’ils n’aiment pas entendre parler de la mort avant une opération.
Ma mère me racontait des légendes de notre peuple, tard le soir, légendes d’origines celtiques où histoires de fées et de saints s’entremêlent délicieusement jusqu’à représenter l’âme de l’Irlande. Mes contes favoris avaient trait aux fées, bonnes ou mauvaises, messagères de l’autre monde, prophétesses funèbres ou bénéfiques… Dans les contes de ma mère, elles se transformaient presque toujours en cygne, et je ne puis voir un cygne sans y penser…
Toujours est-il que moi, quand j’entends le chant du cygne, j’entends le chant des Banshies, et je me dis que ceux-ci ne me sont pas destinés, mais qu’ils sont envoyés pour maudire les Anglais qui souillent notre terre de leur présence…
La morphine fait merveilleusement effet, c’est bien…
Notre contact était une femme de confiance, cousine éloignée avec qui j’allais nager étant gamin lors des grandes réunions, près des ruines du château familial, elle a les doigts de pieds soudés, ce qui est disqualifiant dans les compétitions de natation… Dommage… De part cette rare particularité physique, et le fait qu’elle soit la plus âgée de la bande, et donc, forcément, la première à prendre des formes, on l’avait surnommée le Masgugue, femme poisson à la forte poitrine annonciatrice de tempête… Résultat, elle ne manquait pas de nous faire boire la tasse… Ce qui faisait qu’on finissait par la traiter d’Echouise. Si je n’avais pas le bide en si mauvais état, j’en rigolerais encore…
N’empêche, j’aurais bien aimé aller voir dans le champ du cygne, histoire de savoir s’il était vraiment mourrant ou s’il était pris d’une brusque envie de chanter plus fort que d’habitude… On avait quelques cygnes, parfois, qui venaient baigner leurs pattes dans l’étang familial…
Remarque ! C’est pas si mal que ça, j’en avais assez de jouer au chat et à la souris, je me demande encore comment font mes aînés pour tenir aussi longtemps, voire toute leur vie… Mais il est vrai qu’il est très tentant de vouloir attaquer un chat aussi gros, aussi ridiculement gras, au regard si suffisant d’avoir massacré, des centenaires durant, des souris broutant tranquillement le trèfle en cherchant la prospérité et la chance…
Le chant du cygne est plus beau et plus puissant le jour de sa mort, dit-on depuis l’antiquité… Socrate affirmait que c’était par prescience, car il savait qu’il allait pouvoir accéder à un monde meilleur… le paradis ?
Pas étonnant que le chant des Banshies, soit si effrayant, si mélodieux, lui qui exprime toujours la tristesse et la mélancolie. Ou exprime encore une souffrance indicible et ineffable, transcendantale, celle qui met l’âme en face de sa propre finitude, de son propre emprisonnement : l’âme enfermée dans l’esprit, l’esprit enfermé dans le corps, le corps enfermé dans une condition, une condition enfermée dans une société, une société enfermée dans un état, un état enfermé par les décisions égoïstes des gouvernants…
Sont-ils nos Léprechauns ? Ils nous auraient donc transformés en cosses de haricots, et ils seraient en train de veiller à ce que nous ne puissions jamais germer ? Ou sommes-nous les leurs, et c’est à eux de nous surprendre pour pouvoir nous capturer et nous tirer les vers du nez pour avoir le gros lot ? Pour ces foutus porcs, les informations valent mieux que l’or…
En fait, ce ne sont que des enfoirés de Koorigans, mauvais génies, arnaqueurs, trompeurs, colons impérialistes crasseux et mal dégrossis, venus voler notre terre et notre identité à force de mensonges et de chantages…
Le sang qui dégouline de mon ventre est noirâtre, et il pue, mauvais ça…
Sûr j’ai bien fait de larguer le grand frère en route, étourdi qu’il était par l’accident, il s’est laissé faire, et puis, ça m’aurait fait mal de l’embarquer sur l’autre rive alors que toute cette histoire c’était mon idée…
Il n’est pas question que ma cargaison tombe dans leurs mains, ils pourraient bien l’employer pour faire un de ces attentas factices visant des civils pour nous discréditer… Car quoiqu’ils puissent en dire, l’I.R.A est l’armée de libération de notre peuple depuis neuf siècles, et j’en suis un porte-étendard blessé à mort par la félonie des colons, à moi de mourir dignement en faisant honneur à notre cause. Mourir un putain de dimanche matin !
Si la réincarnation existe, je souhaite devenir un bonnet rouge, un de ces lutins sanguinaires qui mangent tout et n’importe quoi, la tête juste à la bonne hauteur pour leur bouffer les… ne pas rigoler…
Je change de main ou pas ? Ca fait vachement mal de rester crispé là-dessus…
Heureusement que les cousins ne nous ont pas arnaqués sur le matériel. Au moins, il y a de quoi faire sauter un pâté de maison. Et maintenant que je suis tout seul avec, je ne vais pas laisser ces porcs faire une si belle prise…
Ha, si seulement je ne m’étais pas trompé sur le camp du signe…
La vue est belle depuis les quais… Dommage que le pare-brise soit dans un si mauvais état… Tiens, ça y est, la cavalerie finit par arriver, comme quoi, il ne faut jamais désespérer… Et ils ont foutu leurs sirènes, moi ça me fout les nerfs, je vais mettre la radio à fond, ça leur fera les pieds !
Comiques, ils n’osent pas s’avancer… Tiens, un fourgon noir, les renforts, ils ont peur de ce qui pourrait leur arriver s’ils venaient me voir ?
Hey… Le soleil se lève… Ca va être une journée ensoleillée, ça, pas de doutes… Tiens ? Ils passent Bloody Sunday ? Et moi qui m’étais dit que ça pourrait être sympa de mourir sur une musique comme celle-ci ! Y a pas à dire c’est leur meilleure… « I can’t believe the news today, I can’t close my eyes and make it go away ! How long… »
Debby, on ne refera plus la tournée des bars ensemble…
Une balle de calibre 12.7mm traversa l’habitacle de la voiture et le crâne de Daniel Johnston, interrompant définitivement ses pensées avant de terminer sa course dans les eaux troubles du port. La détonation fit s’envoler un cygne…
Cinq hommes en tenues de combat noires se mirent alors à courir à demi accroupis en direction de la voiture avant de se plaquer dos contre elle, un d’entre eux avança la main jusqu’à la poignée, et ouvrit la portière. Le cadavre de Daniel s’écroula alors, lâchant la poignée qu’il tenait depuis plus de vingt minutes, et les quatre pains de C4 explosèrent.
- Fées, valkyries, anges, Avalon, Valhalah, Paradis, Ragnarok, Jugement dernier, Jerusalem céleste… Des noms bien différents pour des réalités fort semblables… Qu’en penses-tu ? » demande un vieil homme barbu au regard vif et lumineux.
- Un cœur pur, une grande bravoure, mais un cœur d’enfant, de rêve, bercé d’illusions… » lui répond une femme entre deux âges d’une très grande beauté, et d’une grâce infinie, l’air détaché…
- Il est mort l’arme à la main, le chant dans la bouche, et la foi au cœur. » récite le vieillard de ses lèvres fines, sèches et aigües.
- Il est mort sur un regret, sur une infinie tristesse, et dans une sombre résignation. » constate la dame, les lèvres pincées.
- C’est un homme d’honneur, de principes, et d’idées.
- C’est un enfant qui, à peine le sein de sa mère quitté, a été armé pour une guerre injuste… » murmure-t-elle, comme dans un soupir…
- Sauf qu’il avait la force et le courage d’un homme, et qu’il était du bon côté de la justice… Entre nous, il revêtira une armure de lumière, il prendra des armes d’amour et de foi, et il se battra pour une cause qu’il saura être juste avec la félicité divine chantant en son cœur, n’est-ce pas ce dont il a toujours rêvé ?
- Je cède, encore… Je ne sais même plus pourquoi j’essaye de discuter de ça avec toi, Merlin… » elle jette alors comme une poussière invisible sur les flots, d’un geste du bras agacé en fronçant les sourcils
- Parce que tu es comme cela Morgane, tu n’abandonneras jamais, c’est bien pour ton caractère que je t’ai choisie !
- Mais combien de héros te faudra-t-il encore ? Combien de pantin désarticulé devrais-je trouver, guidée par le chant des Banshies, et remonter pour que toi, ou je ne sais quel monstruosité à visage humain vienne les réanimer au nom d’une destinée plus aveugle qu’eux ? » hurle-t-elle en postillonnant au visage du mage.
- Tous, ma fée, tous… » il ferme les yeux un instant pour dire cela.
- Sache que je n’oublie pas que tu es fils de démon…
- Je sais cela. » annonce-t-il d’un air absent, scrutant la brume se déroulant lentement devant la proue en forme de cygne de la nef.
- Recruterais-tu aussi – Sait-on jamais ? – ceux que nos héros affronteront lors de cette « fin des temps » ?
- Pourquoi poser des questions auxquelles on ne peut avoir de réponses ?
- Je ne sais pas, ça participe au mystère et au malheur de la condition humaine…
- Au lieu de philosopher, fais ton office. Si tu me cherches, je suis à la proue.
- Bien. » elle s’approche alors de la poupe et déclare à un majestueux cygne venant à peine de se poser « Banshie, je te libère de ta forme animale, et te convie à rejoindre tes sœurs en Avalon, lieu où attendent les héros, et où se reposent les fées »
- Maîtresse, vous me paraissez bien triste… qu’avez-vous ? » lui demande la jeune femme secouant doucement la tête pour laisser tomber les dernières plumes…
- J’ai que pour faire des héros, il faut des martyrs…
« The real battle just begun…
Raphaël, le 26/01/2005
''Les Mages du BASUKRA' ' de Mlle Alexia LALLEMAND - 14 ans
A cette époque-là, le soleil avait vu la Terre lui tourner autour des millions et des millions de fois, il avait vu les dinosaures, ces bêtes monstrueuses, disparaître sous un épais nuage de poussière, et presque aussitôt les hommes étaient apparus. Des êtres cruels et sans scrupules, plus monstrueux encore que les créatures auxquelles ils avaient succédé, des diables qui avaient transformé la Terre en un déchet nucléaire, qui pensaient tout savoir de la science, de l’univers et de ses mystères ; pleins de haine et de mépris envers leurs semblables, ils se croyaient invincibles. Mais le destin en voulut autrement. Ils périrent tous lors d'une collision avec le plus gros météorite que le soleil ait jamais vu.
A cette époque-là, nous étions en 5642 et les elfes régnaient sur la Terre.
Laÿs était sans doute une des plus belles créatures de cette espèce, en tout cas avec ses longs cheveux blonds et ses grands yeux bleus elle ne laissait pas indifférents les elfes de Vivabelca, son village. Tout en elle plaisait à l’œil, depuis chacun de ses sourires jusqu au moindre de ses gestes.
Elle vivait dans une toute petite maisonnette, un peu à l'écart de celles des autres villageois, près d'une rivière qui marquait la séparation entre le village et la forêt. Elle avait pour seule famille sa grand-mère Mandy, âgée de 102 ans. Malgré son grand âge, les gens avaient toujours à son égard une sorte de respect mêlé de crainte. Car elle était une puissante devinatrice aux pouvoirs exceptionnels ; des elfes se déplaçaient de tout le pays pour bénéficier de ses dons. Pour Laÿs, elle était simplement sa bonne grand-mère qui savait divinement faire les gâteaux au chocolat et qui lui contait des histoires... Sa mère était morte à sa naissance et du plus loin qu’elle se souvienne, on ne lui avait jamais parlé de son père.
Comme chaque jour après I'EEMV (Enseignement pour Elfes Motivés et Volontaires), Laÿs traversa le petit pont en bois qui menait à la forêt. Après avoir marché quelques minutes, elle s'assit au pied d'un arbre et fit trois sifflements brefs. Elle n’eut pas longtemps à attendre car elle voyait déjà apparaître entre les buissons ses trois petits amis. Le plus grand d'entre eux mesurait à peine trente centimètres tandis que les deux autres ne dépassaient pas les vingt-cinq centimètres. Les Tizomes étaient en effet connus pour leur toute petite taille mais aussi pour leur incroyable rapidité. Ils étaient capables de parcourir de longues distances à une vitesse vertigineuse, sans montrer le moindre signe de fatigue. Ils étaient de nature gaie et joyeuse, ils s’amusaient à jouer des tours aux elfes, mais sans jamais avoir la moindre méchanceté, recherchant plutôt une bonne raison pour laisser échapper leur rire cristallin toujours plein de naïveté.
Pourtant ce jour-là, ils avaient l'air très inquiet et ne cessaient de jeter autour d'eux des regards craintifs.
- Qu'y a-t-il mes amis ? demanda Laÿs, anxieuse de les voir dans un tel état.
- La forêt est étrange ce soir, répondit Saracmol.
Laÿs fronça les sourcils.
- II y a quelque chose d'inhabituel, dit à son tour Naflora.
- Quelque chose qui ne devrait pas se trouver là, continua Rutin.
Ils se turent un moment et Laÿs s'en voulut de n'avoir pas encore remarqué à quel point la forêt était silencieuse : aucun oiseau ne chantait, plus aucune brindille ne craquait, même le vent semblait s’être arrêté.
Soudain un cri aigu s'échappa d'un buisson et une assez grosse chouette s’envola avec fracas.
-C'est par là ! s'exclama Saracmol tandis que toutes les petites bestioles s'enfuyaient à l’opposé de l’endroit mystérieux. Les Tizomes s’y précipitèrent, laissant respectivement derrière eux une traînée bleue, verte et rose.
Laÿs les rejoignit quelques minutes plus tard : Naflora semblait horrifiée.
- Oh là là ! murmura-t-elle, c'est la première fois que j'en vois un ... N'y va pas Laÿs, cela pourrait être dangereux.
Laÿs n'y prêta aucune attention et traversa les buissons. A travers ses tourbillons rapides, la rivière avait formé à cet endroit-là une sorte de plage gravillonnée où le corps d’un jeune elfe aux cheveux bruns était allongé, à moitié sous l'eau. Laÿs se dépêcha de le repêcher et le porta difficilement à l’abri sur l’herbe tendre. Il était totalement nu, et une profonde blessure au niveau de sa hanche laissait s’échapper des flots de sang. Elle était pourtant sûre d'avoir appris la formule de guérison mais en cet instant, elle lui échappait totalement. Puis, alors qu'elle réfléchissait, son regard s'attarda. sur une espèce de tatouage noir, dessiné sur son torse. Elle recula avec une telle précipitation qu'elle tomba en arrière : c'était le Strarz, le signe distinctif des sorciers. Les elfes les craignaient énormément car, bien loin de Vivabelca, cinq grands mages noirs régnaient sur Basukra, la capitale du monde, tandis que leur pouvoir s'étendait petit à petit à travers la surface du globe. Nul n'osait les affronter car leur puissance défiait toute imagination. Le sorcier ouvrit alors ses yeux couleur océan et tourna la tête vers Laÿs.
- Aidez-moi...
La jeune elfe oublia alors tout de ses origines, ne voyant en lui qu'un être mourant, elle s'agenouilla à ses côtés et posa ses deux mains sur sa blessure suintante. La formule lui revint alors comme par enchantement : « Doctorina Dirana Traesca ». La plaie se referma brusquement et le sorcier se souleva.
- Il faut m'aider à trouver Laÿs Lee, c'est important...
- Euh ... c'est moi ... répondit -elle surprise.
- Alors nous n'avons pas de temps à perdre !
Il souleva son bras gauche au-dessus de sa tête et un éclair blanc monta au sommet des arbres ; quelques secondes plus tard, une immense créature aux ailes puissantes atterrissait tout près d'eux.
- Oh... mais c'est... un dragon ! s'exclama Laÿs.
Le sorcier attacha autour de sa taille une sorte de toge qui était accrochée à la selle du dragon, puis il prit la main de la jeune elfe et ils s'envolèrent ensemble au-dessus de la forêt.
- Mais qu’est-ce que vous faites ? Redescendez-moi tout de suite, vous n’avez aucun droit ! Ma grand-mère m’attend pour dîner et si je ne reviens pas … AAAH !!!
Une secousse du dragon lui fit perdre l'équilibre et elle s'accrocha solidement à la taille du sorcier pour ne pas tomber.
- Mais qui êtes-vous ?
- Je m'appelle Bruss Faam et comme vous l'avez sûrement deviné, je suis un sorcier. Mais vous n'avez rien à craindre de moi, je ne vous ferai aucun mal, je suis venu ici pour vous sauver au contraire.
- Me sauver ? Mais de quoi ?
- C'est une assez longue histoire, alors je vais me permettre d'omettre quelques détails : il y a des années, les cinq mages noirs du Basukra ont entendu une prophétie leur racontant qu'une seule personne aurait le pouvoir de les vaincre, l'elfe dont le sang serait le même que celui d'une puissante devinatrice. Mais il se trouvait qu'à cette époque-là, cette devinatrice n'était encore qu'une enfant dépourvue de pouvoir ce qui rendit leur recherche plus difficile ; mais ils finirent par trouver, comme toujours, et durant la nuit ils détruisirent la maison de la fillette et de ses parents ...
- Mais cette fillette, ce ne serait pas …
- Votre grand-mère, oui. Par un drôle de hasard, il se trouvait que ce soir-là, Mandy ne se trouvait pas chez elle et, apprenant la mort de ses parents, elle partit vivre chez le prieur de son village, où elle grandit et eut une fille à son tour. Mais, au bout de dix-huit ans, les mages noirs se rendirent compte de leur erreur et ils assassinèrent la jeune elfe, mais ce qu'ils ignoraient c'est qu'elle avait elle aussi donné la vie à une enfant, que Mandy cachait soigneusement depuis qu’elle avait compris le stratagème des mages. Aujourd'hui ils se sont aperçus de votre présence et ils viennent pour vous tuer.
Laÿs resta abasourdie.
- Mais comment ma grand-mère a-t-elle pu savoir ce que les mages …
- C'est une devinatrice, elle l’a sans doute vu...
La jeune elfe réfléchissait ; il y a quelques heures à peine, elle se trouvait à l'EEMV en train d'étudier un insignifiant théorème de Théodore et à présent la voici à dos de dragon en compagnie d'un sorcier dont elle ne connaissait que le nom, poursuivie par cinq mages noirs cherchant à lui ôter la vie.
- Mais au fait comment savez-vous tout cela ? demanda-t-elle.
- Aucune importance, je le sais c'est tout.
Un atroce hurlement s'éleva derrière eux : cinq formes sombres les suivaient, trop lointaines pour les distinguer clairement.
- Ils arrivent... murmura Bruss, soudain devenu pâle comme un linge.
Le dragon accéléra davantage en vain, les mages se rapprochaient toujours un peu plus, ils chevauchaient des sortes de grands oiseaux noirs avec des ailes trois fois plus grandes que leur corps, et leur bec mesurait deux mètres.
- Ce sont des Flortozoms, dit Bruss répondant aux pensées de Laÿs. Soudain, l'elfe sentit son corps se raidir, elle avait froid, si froid, son cerveau semblait congelé, ses muscles travaillaient avec difficulté et sa respiration se faisait faible. Dans sa tête résonna un rire atroce et elle tomba dans le vide. Elle ne pensait plus à rien tandis que le vent de la vitesse lui fouettait le visage, le sol se rapprochait de plus en plus d'une immense masse verte, elle reconnut une forêt, une jolie petite clairière et aussi une rivière entre les arbres. Elle ferma les yeux quand, comme un ressort, elle repartit soudainement dans le ciel, la clairière et la rivière disparurent, la forêt redevint une immense masse verte. Bruss l' installa devant lui.
Elle se souvint alors : une voix glaciale « Dibocada Frilesta » et sa chute infinie, puis une baguette brandie et quelques mots prononcés d’une voix forte : « Solusol Me Revea » et son atterrissage dans les bras de Brass.
Le dragon se posa dans une sorte de grotte creusée au milieu d'une haute falaise et le sorcier fit descendre Laÿs.
- Il nous faut continuer à pied, la voie des airs est trop dangereuse ...
- Ils ne nous ont pas vu venir ici ? demanda-t-elle.
- Non, j'ai créé un brouillard artificiel pour les distancer mais ils ne vont pas tarder à arriver. Il nous faut monter à l'intérieur de la falaise pour arriver sains et saufs à mon royaume où vous serez enfin en sécurité.
- Mais pourquoi ne pas y aller en volant ? Votre dragon nous y déposerait en quelques secondes.
- Non, l'air y est irrespirable pour toutes créatures dépourvues d'intelligence elfique. Les dragons et les Flortozoms ne peuvent s'y aventurer. Allez, venez !
Bruss prit la main de Laÿs et ils se mirent à courir dans un long et étroit tunnel sombre. Ils avancèrent ainsi pendant plus d'une heure quand la jeune elfe trébucha et s'effondra au sol.
- Vous allez bien ? s'inquiéta Bruss en l'aidant à se relever.
- Je ... je crois que je me suis foulé la cheville, dit-elle en grimaçant ! Il nous reste encore beaucoup à parcourir ?
- Encore pas loin de...
Il ne put finir sa phrase car une épaisse lame lui transperçait le coeur. Laÿs cria.
- Cette fois tu ne t'en sortiras plus, ricana une horrible voix en arrachant son épée du corps inerte de Bruss.
Les cinq mages se tenaient devant elle, une baguette magique dans les mains.
- Alors c'est toi qui es destinée à nous vaincre ? Amusant...
Leurs rires glacials résonnèrent dans le tunnel. Laÿs voulut se relever et s'enfuir mais elle tomba lourdement sur le sol.
- Mais où comptes-tu aller comme ça ? Nous allons te tuer comme nous avons tué ta mère.
La peur de Laÿs disparut alors et fut remplacée par la haine ; c'était à cause d'eux qu’elle n'avait jamais connu sa mère et qu'elle n'avait jamais pu grandir comme tous les enfants de son âge. Sous l'effet de la colère, elle se leva d'un bond, oubliant sa douleur à la cheville. Une étrange lumière émergea de son corps, elle étendit les bras et s'éleva dans les airs. Les mages reculèrent sous l'effet de la surprise ; Laÿs n'était plus qu'une boule d'énergie, elle attendit que la puissance lui traverse tout le corps puis joignit ses mains ; un jet de flamme sortit de ses doigts et brûla les cinq mages en quelques secondes. Elle s'effondra alors, la tête remplie de cris pleins de douleur.
Quand elle se réveilla quelques heures plus tard, elle était allongée dans un lit spacieux. Elle se redressa difficilement
- Où suis-je ? demanda-t-elle.
- En sûreté, lui répondit alors une voix familière.
Rutin sauta sur le lit et se blottit dans ses bras, Naflora et Saracmol le rejoignirent.
- Mes chers amis, comment se fait-il que vous soyez ici ?
- Nous avons couru...
- Longtemps...
- Sans s'arrêter.
Saracmol reprit :
- On a suivi le dragon sur terre et on a grimpé sur la falaise pour atteindre la grotte où vous êtes entrés, le sorcier et toi, mais quand on est arrivé, les mages avaient disparu, le sorcier était mort et tu étais évanouie ; alors on t'a portée et …
Laÿs n'écoutait plus. Bruss était mort pour la sauver. Elle eut soudain envie de pleurer, sa cheville la fit de nouveau souffrir. Elle ferma les yeux « il est mort pour toi » elle se leva « il a sacrifié sa vie pour sauver la tienne » elle s'approcha de la fenêtre ouverte « mort » la chambre était dans la plus haute tour du château « sacrifier » « Laÿs ? » murmura Naflora « POUR TOI » elle se pencha en avant « SACRIFIER » c’était si haut « IL EST MORT ».
Laÿs se tourna vers les Tizomes et murmura : « II est mort pour moi », et elle sauta dans le vide.
''SUR L’ILE DU PECHEUR'' par la classe de 2nde (groupe 1) BEP VAM du Lycée P.PAINLEVE à Courbevoie
Un jour, lors de l'un de nos voyages d'explorations, notre bateau, le Nautilus, s'approcha d'une île qui n'était mentionnée sur aucune carte marine. Nous débarquâmes à la hâte, contents et fiers, espérant y découvrir des espèces animales et végétales inconnues. Ce que nous trouvâmes sur cette île secrète dépassait pourtant tout ce que nous aurions pu imaginer.
Près de la plage, nous distinguâmes une sorte de cabane. Une fois à l'intérieur nous vîmes une drôle de chose, un texte était gravé dans un immense arbre qui était le pilier central.
Voici ce que l'on pouvait y lire :
«Depuis qu'une tempête avait emporté ma femme dans les profondeurs de l'océan, je n'étais plus pressé de partir en mer pour aller pêcher. Ce jour tragique m'avait transformé, j'étais devenu dépressif, suicidaire, anxieux. Je n'avais plus goût à la vie. Je ne portais aucune attention à mon affaire et les huissiers étaient sur le point de saisir mon bateau. J'embarquais ce jour-là à contrecœur.
Je voulais fuir l'enfer qu'était devenue ma vie. II n'y avait que sur mon bateau que j'étais tranquille, en contemplant la mer qui avait englouti ma femme. J'écoutais le son des vagues qui s'entrechoquaient sur la coque de bois. Je touchais ce bois, cela m'apaisait, je sentais sa présence près de moi. Le voyage fut long, j'étais toujours plongé dans mes pensées, la nuit tomba rapidement... Je ne m'en étais même pas aperçu.
Je vis au loin une épaisse fumée blanchâtre qui s'approchait doucement ; elle contourna le bateau. J'étais figé, je contemplais la chose avec stupeur et émerveillement. Elle s'éleva au ciel parmi les étoiles, avec élégance et grâce, puis disparut.
J'étais fatigué et m'étais endormi, agité, en faisant des rêves étranges, où ma défunte femme Daphné me suppliait de venir la rejoindre. Je fus vite réveillé car le bateau tournoyait violemment, les vagues se déchaînaient et vinrent battre les unes après les autres la coque de mon bateau qui n'allait pas tenir très longtemps. Tout à coup je me sentis expulsé de mon bateau que je vis partir en éclats après s'être fait avaler par la mer : tout ce que je possédais venait de partir dans les profondeurs. Je n'entendais que le bruits des vagues, je voulais crier au secours, mais je ne vis aucun autre navire à l'horizon, alors je m'agrippai à une planche, et je nageai pendant plusieurs heures jusqu'à épuisement, les vagues et l'esprit de ma femme Daphné m'aidèrent à rejoindre la rive plus vite.
Je finis par m'échouer sur une île, épuisé d'avoir tant nagé, à bout de forces. Je m'écroulais sur le sable, j'entendais encore le bruit des vagues qui résonnait dans ma tête, mes paupières se refermaient seules tellement j'étais fatigué.
Je dormis longtemps sur la plage, sous un fort soleil, et attrapai une insolation. Cette mésaventure m'avait fortement fatigué, j'allai dans la forêt à la recherche d'un peu d'ombre. La forêt vierge m'attirait. De plus j'avais faim et j'espérais trouver quelque chose à manger. Les arbres semblaient guider mes pas. Par chance je découvris des champignons et les engloutis immédiatement, malgré leur goût un peu étrange. Ma tête tournait, tout à coup je vis au loin une silhouette, j'étais interloqué, je ne m'y attendais pas. La silhouette semblait m'attendre, m'appelait même. Elle dégageait une odeur boisée de santal et d'épices qui m'enveloppait et m'attirait : je m'approchais, hypnotisé. La surprise me fit presque défaillir ! Elle ressemblait tant à Daphné ! Elle était immobile, comme morte et figée, mais accueillante, apaisante. Sa chevelure couleur châtaigne comme l'écorce d'un palmier luisait sous les rayons du soleil et ondoyait dans le vent. Elle était d'une grandeur majestueuse, une ligne et des courbes parfaites. Son charisme reflétait sa beauté. A ses pieds jaillissait une source d'eau douce. Je reçus une étrange sensation comme si l'être qui se trouvait en face de moi m'était familier. Elle ne bougeait pas, comme si un sort l'avait figée là, comme si les autres palmiers la retenaient.
Tout à coup une sensation de bonheur remplit mon cœur. J'essayais de lui parler, n'obtins aucune réponse. Par son regard et sa présence, elle me fit comprendre son histoire. Tout parlait pour elle : le ciel, les oiseaux, les arbres. Elle était la prêtresse de l'île, son cœur vivant, son âme, et tout dépendait d'elle, c'est pourquoi elle ne pouvait, ne voulait pas bouger, et laissait la nature s'occuper d'elle, buvait l'eau merveilleusement douce qui faisait un détour pour venir l'abreuver. Etais-je tombé amoureux ? Je ne le savais pas encore mais il ne m'a fallu que peu de temps pour m'en apercevoir. Plus le temps passait, plus mon cœur s'embrasait et moins j'avais envie de rejoindre la civilisation : j'avais trouvé sur cette île ma sérénité, ma joie de vivre, mon paradis. J'étais en totale osmose avec cette île, cette prêtresse apaisante et belle et tout ce qui nous entourait.
Les années passent vite. J'entame ma dixième année sur l'île, et les réserves se sont épuisées de jour en jour ; j'ai beaucoup de difficultés à trouver de quoi me nourrir et survivre, ma bien-aimée m'offre des baies, mais cela ne suffit pas. Plus les jours passent et moins j'ai de force. La mort arrive à grands pas... et me laisse très anxieux. Lorsque j'aurai fini d'écrire, j'irai pour la dernière fois rejoindre ma femme qui est ma seule raison de vivre.
Ce sont peut-être mes derniers mots mais je tenais à les écrire afin que tous sachent que j'ai vécu et mourrai heureux sur cette île ».
Ici se terminait le manuscrit que nous trouvâmes. Mais la chose la plus étrange c'est que nous découvrîmes aussi le corps de ce naufragé.
A l'orée de la forêt vierge, gisait un vieux squelette vêtu de haillons et dont les bras entouraient … une sorte d'arbre...
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